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Critique
"Daniel Stein, interprète", de Ludmila Oulitskaïa : un roman-puzzle
LE MONDE DES LIVRES | 04.12.08 | 11h36

Imaginez-vous enfermé dans une pièce remplie de vieux papiers dont vous ignorez la provenance. Imaginez-vous, ensuite, furetant au hasard dans ces liasses de documents jaunis que rien ne semble, à première vue, rapprocher. Imaginez que vous avez sous les yeux le journal intime tenu par un chirurgien de Boston de 1959 à 1983, des rapports d'enquête rédigés par le KGB sous Brejnev, le cours d'un grand savant israélien sur saint Paul et la correspondance d'une rescapée de la Shoah persécutée par une mère atrabilaire, trompée par un mari qu'elle ne se résout pas à quitter et désespérée à l'idée d'avoir un fils homosexuel. Sans oublier, au milieu de tout cela, des dizaines de coupures de presse, un certificat de baptême et même quelques brochures touristiques...

Cet étrange bric-à-brac existe. C'est le dernier livre de Ludmila Oulitskaïa. Un objet littéraire difficilement identifiable qui s'apparente moins à un roman qu'à un troublant collage où tout est fait pour brouiller la frontière entre la fiction et l'histoire. Où des archives authentiques et des documents forgés de toutes pièces sont juxtaposés avec une telle habileté qu'il est impossible de démêler le vrai du faux. Où une partie des personnages - sans que l'on sache précisément lesquels - est directement née de l'imagination de l'auteur, mais dont une poignée a bel et bien existé : à commencer par Daniel Stein, qui n'occupe le devant de la scène que par intermittence, mais qui irradie de sa présence les 500 pages de cette oeuvre fascinante.

Daniel Stein, de son vrai nom Oswald Rufeisen, Ludmila Oulitskaïa n'est pas la première à s'y intéresser. Né dans une famille juive de Galicie en 1922, mort en Israël en 1998, cet homme au destin peu banal a déjà fait l'objet d'une biographie, publiée de son vivant aux Presses universitaires d'Oxford (1). Cette existence, sur laquelle elle dit avoir enquêté pendant une quinzaine d'années, la romancière a pris le parti de la ressusciter avec une liberté qu'un historien ne pourrait s'autoriser. En assumant de longues ellipses temporelles. En s'attardant, à l'inverse, sur quelques épisodes-clés de la vie de son héros : son hallucinante errance dans les confins forestiers de la Biélorussie ratissés par les nazis ; sa conversion au catholicisme, lors d'un séjour dans un couvent de religieuses polonaises en pleine seconde guerre mondiale ; jusqu'à son départ pour la Terre sainte où, ordonné prêtre, il passera les quarante dernières années de sa vie dans une communauté de carmes établie à Haïfa.

Comme souvent chez Oulitskaïa, on est d'abord saisi par le soin infini avec lequel sont recréés les petits détails qui font la couleur d'une époque. Ici, où l'on peut en l'espace de seulement quelques pages sentir les remugles du port de Naples, assister aux messes clandestines d'une poignée de dévotes lituaniennes, ou encore faire connaissance avec un Japonais marié à une Israélienne d'origine russe et lui-même converti à l'orthodoxie, l'exercice atteint des sommets de virtuosité.

Ce livre foisonnant, pourtant, ne se résume pas à ces télescopages incessants entre des personnages que rien, sinon le fait d'avoir croisé un jour ou l'autre le chemin de Daniel Stein, ne relie véritablement. Car tout autant qu'une grande fresque embrassant un demi-siècle d'histoire, c'est une satire implacable contre les fanatismes que signe Oulitskaïa.

Ce n'est certes pas la première fois que l'écrivain fustige la veulerie de ceux qui obéissent passivement à l'autorité, en renonçant à leur faculté de juger. Dans Le Cas du docteur Koukotski (Gallimard, 2003), on se souvient ainsi qu'elle s'était autorisé quelques saillies sur la soumission des scientifiques soviétiques aux théories fumeuses de Lyssenko. Cette fois, cependant, la charge occupe une place beaucoup plus centrale. Parce que les pleutres pullulent, qu'ils aient la tête de policiers biélorusses au service des nazis, de gratte-papiers consciencieux du KGB, ou d'ecclésiastiques atteints d'espionnite aiguë. Mais aussi parce que la romancière a réussi à leur redonner corps en pastichant de façon incroyablement crédible leurs écrits assassins (lettres de dénonciation, rapports de filature, etc.).

SAINT À VISAGE HUMAIN
A côtoyer, page après page, ces incarnations de la servitude volontaire, il y aurait sérieusement de quoi désespérer de l'humanité. Ce serait le cas si la personnalité de Daniel Stein ne dessinait pas, au fil des pages, un contrepoint lumineux. A l'instar du héros de Sincèrement vôtre, Chourik (Gallimard, 2005), l'un des plus beaux romans d'Oulitskaïa, Daniel acquiert peu à peu la dimension d'une sorte de saint à visage humain. Une figure radieuse, passionnée, généreuse et intransigeante, qui a plus d'une fois risqué sa peau pour sauver ses semblables. Un croyant dont la foi n'a jamais flanché mais qui a appris, en assistant depuis Israël aux affrontements entre les trois grands monothéismes, à se méfier des dogmes. Au point qu'il finira par plaider pour un retour au judéo-christianisme des premiers siècles, seul gage, selon lui, de réconciliation et de paix.

Sans indulgence pour les clergés, Ludmila Oulitskaïa consacre des pages magnifiques à cette façon de croire en Dieu qui fait peu de cas des différentes obédiences. "Je sens au fond de mon âme qu'avec Daniel j'ai reçu une leçon essentielle, écrit-elle dans l'un des rares passages du livre où elle parle à la première personne. Mais quand j'essaie de définir ce que j'ai appris de si crucial, tout se réduit au fait que ce en quoi l'on croit n'a absolument aucune importance ; ce qui compte, c'est uniquement la façon dont on se conduit."

Difficile de ne pas se sentir revigoré par cette mise en garde contre les dogmatismes, cette invite à la liberté de conscience, ce pari dans la capacité qu'a chacun de se détourner du mal. Que l'on croit au ciel ou que l'on n'y croit pas.

DANIEL STEIN, INTERPRÈTE (DANIEL STEIN, PÉRÉVODTCHIK) de Ludmila Oulitskaïa. Traduit du russe par Sophie Benech. Gallimard, 526 p., 26 €.

(1) Traduite en français sous le titre Dans la fosse aux lions : la vie d'Oswald Rufeisen (par Nechama Tec, éd. Lessius, 2002).

Thomas Wieder







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